Les moines et la vigne...
la légende du vin

Chronique d’une abbaye oubliée (suite)
Les moines et la vigne…

Il y a quelques semaines nous rapportions l’histoire de Benoit Maillard qui marqua  par son influence  l’abbaye de Savigny  au Moyen Âge et laissa à la postérité des écrits précieux qui permettent de mieux comprendre l’influence bénédictine dans notre région.
Aujourd’hui, c’est un autre personnage que nous découvrons,  l’abbé Gausmar.
Il vécut bien avant Benoit Maillard puisque c’est le 5 juin 954 que mourut l’abbé Badin qui, sentant sa fin approcher,  avait demandé à ses moines d’élire Gausmar pour lui succéder…ce qui fut fait.
On dit qu’il fut un très saint homme  et qu’il dirigea la communauté avec une sage autorité et surtout une grande piété, pendant 30 ans puisqu’il mourut le 3 Juin 984. Il fut enterré dans cette fameuse chapelle Saint Léger dont il reste des vestiges impressionnants au cœur de l’abbaye.

Il est surtout connu par l’influence qu’il sembla avoir exercé sur la viticulture locale et on peut s’étonner qu’il n’ait pas, lui aussi, une « cuvée spéciale » car, au-delà de la légende, il semble avoir joué un rôle déterminant sur la culture de la vigne….et il est intéressant de le rappeler. ..
 Gausmar est arrivé très jeune à l’abbaye de Savigny, présenté par son père et sa mère, tous deux issus de famille nobles. Confié au Capiscolus du monastère (l’instituteur), il se montra très studieux mais c’est surtout sa piété qui surprit et on le trouva souvent seul, en prière, dans l’ombre de l’abbatiale Saint Martin.
Et puis, fut-ce un excès de mysticisme ou une envie d’évasion, on ne sait pas … mais il eut le pressentiment qu’il DEVAIT aller à Jérusalem sur les pas du Christ.

Bien avant les croisades, ce projet fascinait de nombreuses personnes qui se mettaient en route sans véritable préparation et il y eut beaucoup de désillusions. Il faut dire que le culte des reliques suffisait à motiver les candidats au voyage car revenir avec un objet ayant touché le Christ, ou les apôtres, assurait le salut éternel !

Gausmar partit donc avec un petit groupe. Le parcours se faisait principalement à pied et en bateau.
Arrivé sur place, notre moine ne tenait plus en place…Il allait de bourgade en cités, partout où les pas de Jésus avaient foulé cette Terre Sainte qui le fascinait. Mais il en oublia la date de retour et ses compagnons durent se résoudre à repartir sans lui.
Gausmar réalisa donc qu’il devait faire la route du retour seul et prit la décision de revenir par l’Afrique du Nord, ce qui était plus simple mais plus dangereux car de nombreux brigands dépouillaient les voyageurs…

Notre moine avait trouvé que le raisin de Judée avait un goût très différent de celui qu’on cultivait déjà, à cette époque, à Savigny. Il décida donc de prélever délicatement un plant de vigne en jurant de le soigner tout au long de son voyage de retour. Comme il s’interrogeait sur la meilleure manière de rapporter ce plant, il vit près de lui une carcasse d’oiseau, sans doute celle d’un rapace ;  il en préleva la boite crânienne, y déposa son pied de vigne et prit la route pour de longs mois…
Arrivé dans les sables du désert d’Afrique du Nord, il constata que le petit cep régulièrement arrosé avait commencé à prendre une taille respectable et il fallait lui trouver un autre contenant. Il vit alors une squelette de Lion qui gisait près de là…et aussitôt il prit  le crâne de l’animal pour y déposer son plant…

Le chemin était de plus en plus difficile et dangereux…Des bandes de pirates circulaient et Gausmar devait marcher de nuit pour les éviter. Il suivit la côte africaine, en soignant toujours attentivement son cep. Arrivé à ce qui est aujourd’hui Gibraltar, il réalisa qu’il fallait traverser la mer…mais sans argent et sans bateau, c’était un peu compliqué pour ce moine docile qui n’avait pas été formé pour des aventures aussi compliquées et aussi périlleuses !

Il essaya bien de fabriquer un radeau mais ce n’était vraiment pas sa compétence et il renonça…pour finalement  « emprunter » une barque de pêcheur qu’il trouva sur la plage en suppliant le ciel de lui pardonner pour son larcin !
En remontant la péninsule ibérique, un éleveur d’âne le voyant épuisé, lui fit don d’une monture pour faciliter son retour à Savigny en ne demandant que quelques prières en compensation…mais avant de repartir, Gausmar troqua le crâne de lion contre  un crâne d’âne pour y déposer le cep qui devenait de plus en plus encombrant… et il rejoignit l’abbaye où il fut reçu avec les plus grands honneurs et des témoignages d’affection et de

Le cep de vigne   fut planté dans l’enceinte même de l’abbaye…Les moines se régalaient avec ce raisin si délicieux…mais un moine ne doit pas garder pour lui seul ce qui est bon et qui est un don du ciel. Le plant de vigne fut donc donné aux 25 prieurés du monastère…jusqu’en Bourgogne où quelques années plus tard, la Duchesse Anne de Beaujeu exprima sa reconnaissance aux abbés de Savigny qui avaient accepté de donner ces  nouveaux ceps. Les terres du château de Gamay, sur la commune de Saint Aubin, en Côte d’Or, reçurent ces pieds de vigne qui,  par des croisements avec les espèces locales, donnèrent naissance au cépage que nous connaissons aujourd’hui.
Tout cela semble assez vraisemblable et on a peine à croire qu’il s’agit d’une légende…
En fait, elle se trouve  ailleurs ! Quand on apprit les pérégrinations de ce plant de vigne on eut coutume de dire que,  si l’on boit une petite quantité de vin, on est gai comme un oiseau…Si on en consomme davantage, on devient fort comme un lion…Mais  si vraiment on en boit trop, on devient bête comme un âne !

Une autre façon de dire «  l’abus d’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération » !
En tous cas, Gausmar devrait inspirer les hommes de marketing en mal de noms originaux pour dénommer les bons crûs  des Coteaux du Lyonnais !